Publié le par Emilie Blais

L'hypocondrie au temps du numérique


Passer 10 minutes sur WebMD et me diagnostiquer un cancer.


Au moindre changement dans mon état de santé, que ce soit un mal de tête ou l'impression que mon cœur va exploser, j'en fais aussitôt part à Google. Quelques instants plus tard, je pense à rédiger mon testament : l'Internet m'annonce une maladie rare, une anomalie qui ne frappe que 0,05 % de la population mondiale, dont moi. Oui, oui.


Je ne suis pas du genre à croire tout ce que je lis sur Internet, évidemment, mais c'est un peu trop facile de combler mon ignorance de la physiopathologie avec des informations recueillies par-ci, par-là au fil de mes déambulations virtuelles. Un pincement au thorax : A.V.C. imminent. Toux persistante : tuberculose. Douleur lombaire : future paraplégie. Qui suis-je pour dire que je ne suis pas mourante? Je n'ai pas de PhD en quelque domaine médical que ce soit. (La majorité des auteurs que je consulte non plus, remarquez.)

 


 

 

Je perds peut-être de précieuses minutes de ma vie à m'inquiéter ainsi pour rien, mais qu'ai-je de mieux à faire à 3 h du matin de toute façon? Certainement pas dormir. Je défile les résultats de recherches, les symptômes, les causes et les complications au lieu de mon newsfeed. La lumière bleue de mon écran me brûle progressivement les yeux, un autre signe pronostic à ajouter à la liste.


Heureusement, les soi-disant docteurs.com proposent aussi leur lot de traitements. Trimballer des cristaux magiques, me tartiner d'huile de coco, boire des concoctions aux épices imprononçables… Mille et un remèdes aux fondements plus ou moins scientifiques me sont suggérés en moins de temps qu'il n'en faut pour clic-droit > ouvrir dans un nouvel onglet. Par chance, les manifestations de ma phase terminale disparaissent souvent d'elles-mêmes, au bout de quelques jours. Miracle! Guérison! Je peux annuler le corbillard… pour le moment.


Si les premières descriptions de l'hypocondrie remontent à la Grèce antique, il va sans dire que les encyclopédies médicales 2.0 favorisent le développement du phénomène comme jamais auparavant. C'est beaucoup plus rapide (et commode) de poser un diagnostic homemade en parcourant 7-8 sites web que d'attendre 7-8 heures à l'urgence. D'autant plus qu'il faudra ensuite envoyer notre prescription d'examen par fax et attendre une réponse par la poste avant de passer des tests plus poussés #faitvécu. Pas facile, l'austérité.   


De toute façon, même si un professionnel assure qu'il ne trouve rien d'anormal, les personnes hypocondriaques « croient plutôt que le laboratoire a fait une erreur ou que la maladie n'est pas encore assez avancée pour avoir été décelée. » Je ne pense pas être rendue là, mais je ne suis pas à l'abri du cercle vicieux classique : plus on centre notre attention sur notre corps et plus on perçoit intensément des sensations normales, ce qu'on peut interpréter comme annonciateur d'une maladie grave, augmentant alors notre anxiété et provoquant de nouveaux symptômes. Oups.


Par exemple, lorsque j'ai commencé à écrire ce texte je me sentais parfaitement bien. Maintenant, il me semble ressentir un certain tremblement à l'intérieur de mon corps, peut-être même des palpitations inhabituelles…


Je vais me préparer une infusion de gingembre, au cas où.



Julie Levasseur